Plus Internet se médiatise, plus le discours qu'il véhicule revêt un caractère idéologique.
Plus que simple outil de communication, il devient, dans l'esprit de ses prosélytes, un vecteur de la démocratie, un outil au service de la citoyenneté ou un véhicule du savoir. Or, il ne s'agit à mon sens que d'une utopie politique supplémentaire. Depuis le 19e siècle, chaque saut technologique majeur, vapeur, électricité ou rail, a connu ses apôtres naïfs. C'est le télégraphe qui fait rêver Fourier "d'unité universelle", le cinéma qui pour Jack London "abat les barrières de la pauvreté" ou le tube cathodique qui pour Mac Luhan engendre le "village global". Cyber par ci, cyber par là, les autoroutes de l'information, à défaut de contenus, véhiculent surtout du mythe et de l'utopie. Nouveau credo idéologique, Internet devient religion dans son sens premier étymologique "religare = relier".
Le mythe du cyberspace, lieu d'intelligence collective, ne cache pourtant plus qu'un enclos de consommation d'informations marchandes. L'échange de savoir est supplanté par la transaction électronique. La grande agora virtuelle est balayée par la dictature des grands groupes de communication. Les nouveaux papes ou gourous ont pour nom Gates, Turner, Murdoch ou Berlusconi. Les églises se muent en cybercafés ou estamiNets . Les nouveaux prêtres se baptisent webmasters et les nouveaux évangiles webvertisements
Le libre flux d'informations, si cher aux Américains, devient autoroute de l'information mais à sens unique. De nouveaux pouvoirs, transcendant les structures étatiques, s'emparent du bien le plus précieux des démocraties: l'information. La liberté de l'individu se réduit à zapper ou surfer.
Quand Al Gore déclare au sommet du G7 que le réseau des réseaux est une condition essentielle au développement des peuples, je me tords de rire. Je rentre de Gambie où il y a 4 téléphones pour mille habitants, où le revenu mensuel moyen correspond ici à un abonnement chez Ping. J'y ai recensé deux utilisateurs Internet, deux coopérants recevant de l'email par la technologie Fido. Face aux millions de hosts US, j'ai relevé 21000 adresses IP africaines dont plus de nonante % en Afrique du Sud. Comme le rappelait le seul invité Africain du G7, il y a plus de lignes téléphoniques à Manhattan que dans toute l'Afrique subsaharienne. Les inforoutes accroissent les disparités entre le Nord et le Sud au lieu de les rapprocher. Au lieu d'assurer une meilleure diffusion des travaux scientifiques du Sud, elles ne font qu'imposer les mythes technologiques made in MIT, Berkeley ou Stanford. Elles renforcent les délocalisations et dérégularisations sociales, transformant le cyberespace en no man's land à l'abri du droit.
Le mythe du conquérant cyber, du pionnier électronique, de l'esprit Internet des premiers jours me fait tout autant rire. Les internautes libertaires de la première heure issus de la communauté universitaire se complaisent dans le mandarinat et ne pensent plus qu'à limiter l'accès de la masse qui ralentit et salit leur beau jouet. Les grands discours sur les libertés électroniques de l'Electronic Frontier Foundation ne cachent qu'un ultralibéralisme visant à ouvrir de nouveaux marchés.
Autre mythe : Internet créateur d'emplois. C'est peut-être vrai pour quelques ingénieurs de la Silicon Valley, pour quelques privilégiés chez Sun ou Netscape. En Belgique, il y a bien quelques scribouillards comme votre serviteur qui recensent les nouveaux sites, quelques providers qui n'ont pas encore fait faillite et quelques agences de communication qui survivront jusqu'à ce que le mot "cyber"
soit aussi démodé que le mot "punk".
Qu'est-ce qu'il lui prend Lapaille de cracher dans la soupe ? Ca doit être un effet de la surconsommation!