Titan ou Titanic ?

Eric Lapaille

J'ai de plus en plus de scrupules à vous vanter les mérites d'Internet. Mon prosélytisme se heurte à la réalité d'un réseau Belge saturé, "overbooké". Il y a à peine un an, les sites World Wide Web étaient essentiellement composés de textes enrichis parcimonieusement de graphiques. Une page simple sur le Web suffisait pour faire parler de vous. Maintenant, une débauche d'images, une orgie de fichiers Java, VRML, de plugins audio ou video sont nécessaires pour garantir une certaine visibilité à un site World Wide Web. Les pages HTML à 15 $ par mois réalisés par un infographiste débutant sont progressivement remplacées par des applications complexes développées par des teams de spécialistes de la programmation CGI (Common Gateay Interface), du langage Java, de la 3D et du VRML. Bref, être vraiment visible sur Internet coûte de plus en plus cher et réclame de plus en plus de bande passante. A ce sujet, Internet et les autoroutes de l'information sont confrontés en Belgique francophone à des obstacles non négligeables. Les points d'accès locaux par modem et ligne téléphonique analogique sont encore rares et doublement pénalisés par une bande passante trop faible et des coûts de connexion élevés par rapport aux USA ou d'autres pays Européens. Il en va de même pour les connexions par lignes louées digitales encore très peu répandues dans les entreprises. A titre d'exemple, une ligne louée 64 kilobits par seconde est cinq fois plus onéreuse ici qu'en Finlande. Microsoft USA paie 150000 FB de redevance mensuelle pour une ligne 45 Mbps d'une bande passante 250 fois supérieure à ce qu'il est possible d'obtenir en Wallonie pour le même prix. A l'heure où la bande passante des autoroutes de l'information devient le plus pertinent des indicateurs économiques d'un pays ou d'une région, il est urgent de tirer la sonnette d'alarme.

Même nos lignes à haut débit sont insuffisantes pour diffuser à vitesse satisfaisante des services englobant images, sons ou multimédia. Le recours à des solutions purement digitales de type fibre optique ou réseau ATM ne sont pas pour demain. Pourtant, courent sur nos facades des cables coaxiaux utilisés pour l'instant par la seule télédistribution et sous-exploités. Depuis le premier janvier 96, la libéralisation sur ce type de support de nouveaux services d'information bidirectionnels et interactifs constitue une solution intermédiaire appréciable.

Nos réseaux de télévision par câble pourraient constituer l'épine dorsale de réseaux métropolitains, les fameux MAN pour Metropolitan Area Networks et offrir de nouvelles facilités de communication au niveau d'une ville ou d'une région. Bien qu'ils aient été conçus pour le transport du signal TV, ces câbles peuvent véhiculer de l'information digitale sans interférer sur les transmissions télévisées existantes. Ils sont donc une solution de choix pour interconnecter aisément nos ordinateurs personnels et nos mainframes. Ils ont bien sûr des limitations par rapport à des systèmes optiques mais ont l'immense avantage d'être déjà présents.

Les cablo-opérateurs recourent à la technologie large bande pour délivrer les signaux TV. De nombreux canaux sont multiplexés sur le câble en recourant à la méthode du Frequency Division Multiplexing (FDM). Chaque canal réclame 6 MHz de bande passante pour transporter un signal TV couleur de qualité. Les câbles les plus récents offrent une bande passante globale de 450 MHz. Si l'on retire l'espace occupé par la trentaine de chaînes disponibles actuellement, les fréquences radio FM entre 88 et 108 MHz plus les fréquences inutilisables, il reste de la place pour de nombreux services. Si la télévision elle-même se lance dans le "tout numérique", si l'information télévisuelle est comprimée avec des techniques comme le MPEG 2 (Motion Picture Expert Group), la place est alors libre pour des canaux de 34 MB prêt à accueillir un vrai World Wide Web multimédia et interactif. Contrairement à ce que beaucoup s'imaginent, le câble TV n'est pas par nature unidirectionnel. Des voies de retour sont techniquement possibles même si elles sont généralement soumises à plus de "bruit", plus de perturbations électriques.

Tous les types de services suivants sont envisageables à court terme :

Zenith, Motorola, Digital, HP, Intel, LanCity et d'autres proposent déjà des solutions Cable Modems pour connecter des ordinateurs personnels à ce genre de réseau cablé. Les plus complexes, comme le Channel Works de Digital offrent une communication symétrique jusqu'à 10 MB/sec dans les deux sens. D'autres comme l'Intel Cable Port offrent une voie aller à 27 Mbits et une voie de retour à 96 kbps mais sont déjà à un prix raisonnable Un PC familial doté de 4 MB de mémoire et de Windows s'y connecte aisément.

Des projets pilotes similaires existent un peu partout : accès à Internet dans plusieurs grandes villes américaines et européennes, interconnexion de tout le réseau scolaire Hawaien, connexion entre citoyens et institutions publiques en Caroline du Nord, entre étudiants à domicile et le campus de l'Université du Michigan, projets d'enseignement à distance etc etc.

Intel, NBC, America Online Inc., CNN Interactive, Comcast Corp., En Technology Corp., Gateway 2000, Netscape Communications Corp., Packard Bell, QVC Inc. et Viacom ont annoncé leur soutien d'une nouvelle norme Intercast permettant d'injecter des pages World Wide Web d'Internet dans le VBI (vertical blanking interval) d'un signal TV. Un PC connecté au cable par un tuner bon marché devient alors capable d'afficher simultanément une image TV analogique et d'accéder à toute la richesse d'Internet.

Près de chez nous, la Lyonnaise Communications et France Telecom attaquent le marché grand public avec MULTICABLE, un projet visant à offrir accès Internet, services grand public, interactivité à haut débit sur le câble du 7e arrondissement parisien. Le modem câble de l'abonné est branché sur la prise murale par l'intermédiaire d'un câble coaxial et ne perturbe en rien la réception simultanée des programmes TV. L'abonné branché du 7e navigue sur Internet avec confort moyennant une faible redevance supplémentaire à son télédistributeur.

En Belgique, nous avons tous les atouts pour réussir ce genre de projet. Trente années de compétences, une couverture câble de 97% des foyers (record mondial bien avant la Hollande et les USA). Il y a même un intérêt important des pouvoirs publics pour ce genre de technologie. Les trois communautés y voient une source de rentrée, une façon simple de ponctionner de nouveaux services, de garder le contrôle du flux d'informations par intercommunales interposées. Les premiers problèmes de compétences émergent entre la Communauté Française et le gouvernement fédéral complexifiés par un vide juridique, des arrêtés et décrets obsolètes.

On nous parle bien de Titan mais c'est oublier que l'asbl Titan n'a qu'une mission pédagogique inscrite dans ses statuts, qu'elle n'est pas encore structurée pour se muer en Groupe d'Interet Economique capable de déboucher sur autre chose que de l'encommissionnement. Les fers de lance du projet sont avant tout des gens de l'audiovisuel qui n'ont pas assimilé le raz de marée Internet, qui veulent vendre avant tout de la TV numérique en n'ayant pour seule vision de l'interactivité que des pages videotexte améliorées ou un canal de retour téléphonique. "Pour Jean-Pierre Foucault, pressez le 1, pour Pivot enfoncez le 2 en terminant par un carré". Le même sourire Pepsodent du présentateur sera pixellisé au lieu d'être continu, digital et non plus analogue. Une mutation technologiqe qui n'apporte pas la moindre once d'information supplémentaire. A part IBM, aucun acteur informatique de taille n'est assis autour de la table, aucun constructeur de cable modem, personne qui n'ait une vision de l'absorption des medias traditionnels par Internet. Malgré les promesses de ceux qui "vendent" le projet Titan, personne n'est prêt à débourser les trente millions qu'il faudrait pour passer à la phase d'essai, aucun des acteurs n'a encore la maîtrise nécessaire pour populariser Internet auprès du grand public. Deneef peut dormir tranquille chez Belgacom. Ce n'est pas encore demain qu'on viendra éroder son monopole.