Une nouvelle bretelle vers les autoroutes de l'information?

J'admire vraiment le ton définitif et péremptoire des nouveaux gourous qui posent des analyses définitives comme : "En 2015, il se passera exactement ceci!" Je pense souvent, en les lisant, à ce docte expert qui, vers 1890, avait calculé qu'en 1925, les rues de Paris seraient couvertes de 80 cm de crottin de cheval. L'argumentation était sans faille. Un petit bijou de prospective. Comment aurait-il pu imaginer, le pauvre, que vers 1905 on inventerait la voiture?

Les visions des spécialistes sur ce que seront les "autoroutes de l'information" ne sont pas homogènes, loin s'en faut. Ce n'est rien de dire que leurs vues divergent sur le "terminal domestique" des réseaux mulmédia du futur. On assiste à une grande querelle idéologique entre ceux qui pensent que l'avenir est à une évolution du bon vieux téléviseur (c'est par exemple Philips et ses alliés qui se lancent dans la filière CD-I) et ceux qui pensent que l'avenir est à la station de travail multimedia (Comme Apple, qui fait de la pub juste avant la Saint-Nicolas en mettant en scène -habilement, d'ailleurs- un enfant et son papa). L'arbitre attitré des querelles des anciens et des modernes, Nicholas Negro-Ponte, refuse de se mouiller et dit en substance : "on se fout complètement du terminal, tout ce qui compte, c'est ce qu'on met dans les tuyaux, donc qui contrôle l'entrée de tuyaux". Pour épater vos amis, dites-leur que le propos a été tenu, mot pour mot vers 1985-dix ans déjà- dans le journal "Rolling Stone" par ... Timothy Leary! Oui, oui, l'ex-zélateur du LSD. Qui à cette époque travaillait, en recherche fondamentale, à des solutions pour accélérer les vitesses de transmission entre machines. (Timothy n'est pas que hippie, il est aussi physicien). Evidemment, à l'époque, le concept était noyé dans un discours ultra-gauchiste sur la nécessité du contrôle de l'information par les citoyens. Une "faute de goût" que Negro-Ponte, directeur d'un labo de recherche dépendant à 100% de contributions financières des grandes sociétés orientées "communication" ne saurait évidemment pas se permettre...

Qu'advient-il de la priorité de droite sur les autoroutes de l'information?

Ces fameuses autoroutes de l'information dont même le lecteur du "Sillon Belge" a entendu parler ne sont que des tuyaux. Il faut que ce point là soit bien clair entre nous. Actuellement, ce qui ressemble le plus à ce que pourraient être les autoroutes de l'information -l'internet- passe par le moins pratique des tuyaux disponibles : le fil du téléphone. Ca marche mal. Le tuyau est trop fin. Mais ce ne sont pas les fabricants de tuyaux qui manquent! Ils piaffent à la porte ("Achetez ma belle fibre optique! " "Touchez-moi ce RNIS, il est beau mon RNIS") sont impatients de faire tourner leur usines, c'est compréhensible. Mais je suis sûr qu'ils dorment mal, pour le moment. Une semaine, c'est un Japonais qui annonce avoir trouvé un procédé de compression qui rend les fils de téléphone 8 fois plus rapides que le RNIS (détails dans le dernier numéro de "Wired" sous le titre "RIP ISDN") Un autre jour, c'est un grand raoût de tous les sommités (salon quinquennal "Telecom 95") à Genève qui proclame que l'avenir est au "sans fil". Déjà, pour les pays "émergents" du sud est asiastique, la question est réglée : ce sera le GSM. Essayez voir de creuser à la pioche une tranchée dans une rizière, et vous comprendrez pourquoi. On a beau avoir une main d'oeuvre qui ne coûte pas cher, il faut quand même pas déconner. N'empêche, entendre "l'avenir est au sans fil", ça doit flanquer un coup, quand on est fabricant de fils, non?

En plus, il y a pire. Les tuyaux ne manquent pas! Vous êtes raccordés à la télédistribution? En voilà un tuyau qu'il est joli et pratique, déjà tout installé! Vous prenez le train, parfois? Vous avez déjà vu ces paquets de câbles qui rampent le long des rails? Ils servent à des trucs genre : prévenir la gare suivante que le train est parti. Et voilà encore des câbles qui sont comme neufs, prêts à servir. En fait, il y a des tuyaux absolument partout!

Or, en 1998 au plus tard, pour le meilleur ou pour le pire, l'Europe entrera dans une phase de libéralisation des télécoms. Le monopole des sociétés comme Belgacom explose. Boum. A pu. Kaputt. Fini. Le marché reprend ses droits. Et il n'y a pas grand risque à prédire que ça va être particulièrement saignant. Ca se passera au dessus de votre tête, au dessus de la mienne, entre quelques monstres industriello-financiers. Pourquoi donc croyez vous qu'on assite pour le moment à des incroyables concentrations dans le domaine de la communication genre fusion ABCD (ABC, réseau de télévision+ Disney, fabricant de Mickeys) Parce que la guerre qui va s'ouvrir ne sera pas longue : ça ressemblera plus à un combat de sumo qu'à un championnat d'échec. le plus lourd ejectera la concurrence d'un coup de son gros bide, et la messe sera dite.

La question des tuyaux est donc réglée. Reste : ce qui circule dans les tuyaux (et comment ça circule). Et surtout : qui gagne des piastres avec ce truc. Très important cela. Pour comprendre la révolution cybernétique, il faut pister le pognon : Marx a encore de beaux jours devant lui, on dirait.

La tendance actuelle est de répondre à la première de ces questions par : "Internet, bien sûr!" ou "Internet, évidemment!". "Internet peut-être" serait plus juste.

CEKOIDON, INFONIE ?

Révélons maintenant un petit scoop qui n'est pas tout à fait un scoop, mais bon, qui est un scoop quand même. On pourra bientôt accŽder en Belgique au réseau Infonie! Enfin, bientôt... Inutile de vous élancer vers la boite aux lettres où vous avez déja déposé votre lettre à St Nicolas, ni de lui télégraphier "finalement, j'ai changé d'avis!" (Au fait, St Nicolas a-t'il une adresse "e-mail?". Je vais essayer santa_claus@northpole.org. ? ) L'opération va prendre quelques mois, s'installer en plusieures phases.

-Et c'est quoi, infonie?

-Du multimédia, évidemment.

-Mais encore?

-C'est une création française, la pays qui a le chic pour inventer des trucs dont ils sont seuls à se servir comme le format TV secam ou le minitel.

-Mais comment ça marche?

-Par abonnement.

-C'est comme internet, alors?

Si à ce moment je vous dit oui ET non, vous me croyez? C'est pourtant le cas.

Infonie est un réseau multimédia interactif qui aboutit non sur votre ordinateur, mais sur votre télévision, au travers d'un décodeur. Une sorte de super-teletext, plus rapide, plus joli, plus "convivial", offrant tout une série de services à destination de la famille : des jeux en réseaux (la société qui soutient le projet, Infosource, a une longue expŽrience sur le sujet sur le minitel), une galerie commerçante pour téléshopping, des infos pratiques (horaires des cinémas, météo, résultat du lotto, ...).
La technologie utilisée passe par le téléphone, mais elle est idéalement placée pour glisser sur votre cable de télédistribution. Elle utilise aussi un petit truc technique très malin : le réseau et un CD-ROM tournent en parallèle. On peut donc avoir à l'écran des jeux en réseau avec un graphisme percutant : les décors, les personnages, informations volumineuses, sont stockŽes sur le CD-ROM, donc accessibles très rapidement, et par le réseau, plus lent, ne passent que les instructions pour les animations : quelques codes et des coordonnées mathématiques, bref, juste quelques octets.

Jean-Pierre Dauzun, qui dirige Infogramme/Infosource Belgique, nous expliqué durant un entretien téléphonique informel les détails de l'implantation. Dans un premier temps sera proposé un accès au kiosque français. Le second stade sera une adaptation de ce kiosque à la Belgique (des prix exprimés en francs belges dans les boutiques virtuelles, par exemple) enfin, dans le stade ultime, des services belges proprement dits (météo, lotto, ect.. ) seront créés, et une version néerlandophone mise en route. Ce qui permettra d'aller chasser sur les polders, un petit marché bien séduisant ma foi (grosse densité de population, bon pouvoir d'achat, et des gens barricadés chez eux dès 6 heures du soir!). La dimension locale est un élément important dans la stratégie d'Infonie. Une implantation similaire se déroulera parallèlement en Allemagne.

CONSEILS AUX BOOKMAKERS

Quelles sont les chances de succès de l'entreprise? Elles sont bonnes, hélas... Pourquoi bonnes? Parce que 65% des possesseurs de magnétoscopes n'ont jamais utilisé la fonction "programmation" de leur machine. Que ces gens sont eux aussi consommateurs potentiels de services en ligne, et que je les imagine mal régler des problèmes de configuration DOS (ou WINDOWS 95, a revient au même). Tout le monde ne s'épanouit forcément à tripoter son fichier "autoexe.bat". Pourquoi hélas? C'est un peu compliqué. Il faut remonter à Mac Luhan, autant dire au déluge. Un système comme Infonie n'est pas un réseau d'échanges. Ses utilisateurs restent des récepteurs passifs. Ils n'ont aucune influence sur l'information qui leur parvient. Infonie, à ce titre, reste un mass-media au sens Mac Luhanien du terme. Et ses utilisateurs restent des prisonniers passifs sous le vernis d'interactivitŽ.

FACHONS NOUS AVEC TOUT LE MONDE!

Infonie, c'est comme le club med à Marrakech. Toute la saveur de l'exotisme, mais à la sauce "comme à la maison". Agencé comme un supermarché. Lisse comme le gazon des villas de Rhode ou Waterloo. Pas de pédophilie, évidement. Pas de groupes de discussion non plus... Bien sûr, pour un léger supplément, Infonie propose un accès à l'Internet. Pour un modique supplément, le club Med de Marrakkech propose des excursions en ville. Personne n'y va. Ou alors juste comme ça, à la sauvette, pour acheter des souvenirs et épater les amis à qui l'on racontera l'aventure. Mais je dis cela sans animosité. Comme expliqué plus haut, tout cela n'est qu'une affaire de gros sous, désormais. Il n'y a que les gens comme vous, qui lisent des journaux le dimanche plutôt que d'aller jouer aux boules, qui s'intéressent encore aux principes fondamentaux de la démocratie.

Comme je ne voudrais pas non plus passer pour le zélote de la joyeuse anarchie libertarienne si chère aux net-surfers authentiques, il est temps aussi de mettre un coup d'épingle vicieux dans l'optimisme gonflé à l'hélium des mystiques qui attendent comme le messie l'avènement de la cyberdémocratie. Quand Ted Tuner, patron de CNN, l'homme qui vent de la désinformation et de l'idéologie comme d'autres vendent des bettraves, investit quelques millons de dollars dans CNN interactive (http:/cnn. com) en fait la pub sur sa propre chaine diffusée mondialement par satellite, et fait donner la cohorte de ses courtisans qui vont partout en beuglant "voilà de l'information!", en quoi est-ce que ca fait progresser la démocratie? Après quelques mois où le site vivra sur un trésor de guerre, tous ces services deviendront payants. La pub fera sa joyeuse entrée. Or tous ces beaux messieurs du marketing n'aiment rien tant que les supports qui ne font pas de vagues pour déposer les étrons décervelants qu'ils tentent de nous faire passer pour des créations artistiques. Le mensonge s'additionnera au mensonge. Les dollars rentreront chez les beaux messieurs en costumes par camions entiers. Et vous aurez l'air malin sur votre forum "usenet" alt.cyberdemocracy rempli de messages "Help, I've lost my Visa Goldcard!"

Olivier LEFEVRE

PS facétieux : La question à $ 100.000.000 du mois est : "la percée de la télévision HD 16/9 est-elle ou non compatible avec le développement des réseaux utilisant le téléviseur comme terminal?"