LA CONJURATION DES IMBECILES :

BAVIERE / COMPUSERVE : 1-0

Olivier Lefèvre

Ca fait quelques mois qu'on attendait quelque chose de ce tonneau. Les "Pouvoirs Publics" partant en croisade contre l'immoralité du Net.

Les bookmakers donnaient les Américains favoris pour faire une connerie majeure, et c'est un outsider qui rafle la mise : le Land de Bavière, jamais à la traîne quand il s'agit d'avoir une guerre de retard. Pour mémoire, la grosse affaire de leur cour suprême l'année dernière fut de savoir s'il convenait de garder les crucifix dans les salles de classes... Vous voyez le genre.

L'affaire remonte à un mois, mais n'a "percé la couche de nuages" que le vendredi 29 décembre : le procureur général de Munich a lancé une enquête contre le serveur Compuserve, présumé coupable de "diffuser du matériel pornographique utilisant des enfants". Compuserve, dans la foulée, a "suspendu" l'accès aux services incrimés pour ... l'ensemble des abonnés dans 140 pays.

Timing, marketing et supercherie.

Pourquoi un 29 décembre? Tout simplement parce qu'à cette date, les politiques réveillonnent en famille, le pape fait la vidange/graissage de ses burettes et les sauteurs à skis ne sont pas encore sur les tremplins. Autrement dit , il n'y a pas de fait d'actualité majeur. Donc, la probalité que l'annonce décroche la timbale des journaux de 20H00 et la une de la presse du lendemain (les rédacteurs en chef de journaux regardent les JT, vous ne saviez pas?) avoisine les 100%. Et ça n'a d'ailleurs pas raté. Sujets de trois minutes en moyenne, les chaines françaises déversant une espèce de clip-vidéo promotionnel fait d'images raccoleuses soigneusement "masquées" avec en fond un commentaire pétainiste à souhait. Un très grand moment de télévision, avec toute l'objectivité d'un communiqué d'état-major nord-coréen.

Qu'il n'y ait pas d'ambiguïté entre nous : je soutiens pleinement la motion proposant de coller une bombe dans les soutes de chaque "sex tour charter" décollant pour la Thaïlande (ou ailleurs, hélas, parce qu'une fois encore le bambou cache la forêt) et l'envoi de commandos qui finiraient à coups de rangers dans les dents les éventuels survivants à l'explosion à 30.000 pieds et à la dépressurisation brutale. Je me range résolument dans le camp des défenseurs des droits des m™mes, qu'ils soient forcés de fabriquer des jouets de No'l ou de tailler des pipes à des industriels bavarois, mariés, et catholiques pratiquants.

Mais quel va être l'impact de l'enquête et des poursuites allemandes sur la question? Résolument nul, quel que soit le point de vue. D'abord, on dirait que nos amis bavarois ne maitrisent pas les principes de base des réseaux. Que va faire (si ce n'est déjà fait) le client allemand privé de sa marchandise? Il va résilier son abonnement à Compuserve et choisir un autre provider d'accès. Point. On pourrait rêver que les juristes allemands décrètent que tous les providers présents en Allemagne se plient aux mêmes règles. Bonne affaire pour Deutsche Telecom : les cyber-pervers se connecteront à un provider étranger. Et si les allemands, illuminés, menaient croisade jusqu'à l'ONU et qu'il se trouvait une poignée d'intégristes de tout poil (de barbe) pour confirmer ces interdictions à l'échelon de la planète? Un pervers un peu plus malin que les autres ouvrirait un forum anodin, genre "alt.binaries.pictures.children.birthday.parties" où il suffirait de laisser son adresse électronique pour recevoir un numéro de téléphone à Hong-Kong aboutissant à 300 modems reliés à un ordinateur où seront stockés 15 Gigas de petits garçons et de petites filles empilés. Autre juteuse affaire pour Deutsche Telecom. Et on voit difficilement comment en même temps libéraliser les telecoms et restreindre les communications longues distances.

Libertés, Cultures et Revolver

Finalement, au nom de quoi agit l'autorité judiciaire allemande? La loi, bien sûr. C'est juste. Suis-je bête. C'est justement à l'occasion d'affaires consensuelles comme celle-là qu'on découvre qu'il existe tout un attirail juridique succeptible de fermer la gueule à n'importe qui. Ces petits bijoux de droit commun sont toujours suffisamment vagues (style "atteinte aux valeurs morales") pour que n'importe quoi puisse se retrouver fourré dans le même sac. Il suffit de créer le précédent d'un cas de censure "noble" pour pouvoir ensuite faire interdire dans la foulée tout ce qui ne colle pas à une vision du monde et de la société. Les adresses des plannings familiaux. Le site de soutien au PKK. Les photos des algériens torturés non par les islamistes, mais par les forces de sécurité. C'est comme quand on détricote un pull : une fois qu'on tient le bon bout, il suffit de tirer gentiment, et tout saute maille après maille.

J'aurais cru à la probité des enquêteurs bavarois s'ils avaient, dans le même mouvement et en s'inspirant de la législation condamnant le racisme, fait supprimer des forums comme "alt.politics.nationalism.white" où l'on pouvait lire le mardi 2 janvier des messages comme

> les nègres ont été vendus par leurs frères de race et maltraités, il est donc

> légitime qu'ils soient encore maltraités.

ou encore

> les nègres dans l'armée américaine ne se sont pas engagés pour combattre

> le communisme mais pour violer des femmes blanches et pervertir la race.

Il y une trentaine de messages du même acabit. Jusqu'à la nausée. L'obscénité, c'est cela aussi.

Just another lost cause

Toute cette affaire va néanmoins permettre de lancer quelque débats juridiques intéressants. La législation permet de comdamner les éditeurs de magazines. De l'information immatérielle peut-elle être considérée comme une marchandise? Si la Cour répondait "oui", cela créerait par contre-coup une avancée inattendue dans le domaine ... des droits d'auteurs électroniques, où règne toujours le flou le plus total. Deuxième point : si l'éditeur est coupable, qu'en est-il du libraire? Autrement dit, Compuserve n'a pas créé ex-nihilo des documents illégaux, elle les a simplement acheminés. Et en partie seulement. (les images ont transité par l'Internet à un moment où à un autre avant d'atterir chez Compuserve) L'Etat allemand doit- il retracer le chemin complet des images incriminées et condamner dans la foulée tous les routeurs (parmi lesquels il y a peut-être une prestigieuse université allemande)? Une comdamnation ouvrirait une brèche pour attaquer les postes allemandes, qui, comme toutes les postes du monde, apportent au domicile de citoyens des enveloppes "sous pli discret" contenant des revues du style de celles éditées par John "Spartacus" Stamford, qui vient de claquer; bonne nouvelle (un cancer ou une balle, finalement...) cela nous fera une jolie tombe sur laquelle aller cracher.

Sortez couverts

Toute cette affaire (et sa médiatisation) ne démontre qu'une chose; l'Internet commence à peser d'un poids réel, et inquiète les institutions paranoïaques qui considèrent comme une mission sacrée de réguler nos vies. J'ai envie de leur dire : foutez -nous la paix! Et faites au moins votre boulot convenablement. : "Quand on montre la lune, l'imbécile regarde le doigt" Et le parquet de Munich attaque la crasse sous l' ongle pour "outrages aux bonnes moeurs"...

La pression des pouvoirs publics sur le Net va forcément grandir. Et elle n'est rien à côté de la pression des groupes économiques. Une société comme Time-Warner, sous la pression d'un cocktail de lobbies, s'est séparée d'un label rap style "gangsta" (macho, violent, ect.) Soyez sûrs que quand ils domineront une partie des autoroutes de l'information, on ne trouverera rien chez eux qui risque de faire tache. Ce sera propre et lisse comme un centre commercial.

Alors, à parano, parano et demi : laissez moi vous donner un bon conseil. Allez téléchargez maintenant le programme PGP, Pretty Good Privacy, qui permet de coder vos envois avec une technologie considérée par le Département d'Etat américain comme une arme de guerre. Faites quelques envois de messages codés avec des amis, puis rangez cette disquette dans un coin discret. Vous serez prêt à résister le jour où Ils arriveront au pouvoir.